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  • Photo du rédacteurNatacha M.

Aux portes du Sahel

21 juin – Niamey


Mon nez touche la vitre pour ne rien manquer. Je vois défiler sous mes yeux un spectacle auquel je ne m’étais pas préparée. Une pauvreté qui me noue l’estomac. Les déchets jonchent la terre rouge. Un tapis de plastique sur lequel broutent chèvres, moutons et vaches.



« Les animaux mangent du carton ici, parce qu’il n’y a pas de paille ou de foin », m’explique mon chauffeur.


Quelques mètres plus loin, je vois cette chèvre. Elle trône fièrement sur un amas de détritus et mâche – avec une grâce qui lui est propre – une feuille de papier. Aussi désolante soit-elle, la scène m’arrache un sourire. Quand je pense que nous Européens, on a même inventé une machine pour broyer le papier et détruire les documents confidentiels, alors qu’une simple chèvre fait très bien l’affaire. Je glousse à l’idée de voir une biquette sous le bureau de nos dirigeants helvétiques.


Dans la foulée, je m’inquiète pour la santé de ces animaux, mais mon chauffeur me rassure. « Elles adorent ça, celles qui mangent le plus de carton sont celles qui font le plus de lait ».


Le constat me laisse sceptique. Bon peut-être que les autres ne mangent rien et meurent de faim. Dans cette optique, je peux comprendre que les dévoreuses de carton sont productives.


Je continue mon observation en pleine conscience. Les rues sont animées. Ce sont surtout des hommes qui s’activent, pendant que d’autres regardent le trafic assis sur des vieilles chaises en plastique. Quelques femmes viennent ajouter de la couleur au tableau. Certaines portent des tenues multicolores, leur chevelure est dissimulée sous un foulard, mais la nuque découverte. D’autres portent un long voile qui tombe sur une robe ample, généralement unie. Aux portes du Sahel, nous sommes à un carrefour entre l’Afrique du Nord et l’Afrique Subsaharienne. La multiculturalité se ressent fortement dans le code vestimentaire. Je remarque aussi que parfois de très jeunes fillettes de 4 ans environ sont déjà voilées alors que quelques mètres plus loin des filles d’une dizaine d’années me sourient visage et cheveux découverts. J’admire cette richesse parce que leurs différences ne les empêchent pas de vivre ensemble.


Mon cœur se serre à chaque enfant que je vois dans les rues de terre. Leurs vêtements sont sales, déchirés, tantôt trop grands ou trop petits. Ils vagabondent l’air heureux et léger sans forcément d’adultes aux environs. Ils s’amusent avec de vieux pneus ou de simples morceaux de bois. Les voitures sont rares dans les rues parallèles aux artères principales et l’état déplorable de la chaussée ne permet qu’une conduite très lente. Les enfants disposent ainsi de la rue comme terrain de jeux, à défaut d’avoir pu un jour glisser sur un toboggan ou profiter des joies d’une balançoire.


Notre véhicule file en direction d’un quartier périphérique. Aux feux de signalisation, des mendiants viennent taper aux fenêtres, alors que je m’enfonce mal à l’aise dans mon siège. Mes accompagnants leur font signe de partir. Ma couleur de peau est un signe de richesse ici. D’étonnement aussi. Un jeune vendeur ambulant me voit assise à l’arrière. Nos regards se croisent, j’esquisse un sourire et il revient sur ses pas. Il me fait des signes. Je rigole doucement alors que le feu passe au vert et me délivre.


Les Nigériens n’ont pas l’habitude de voir des Européens. En raison de l’insécurité qui règne dans plusieurs zones du pays, les touristes ont déguerpi laissant la population livrée à elle-même. Les ONG sont présentes, mais bien moins que dans d’autres pays d’Afrique. Le terrain difficile ne permet pas de venir facilement en aide à la population nigérienne. Elle tente donc d’aborder l’avenir et ses défis gigantesques comme la hausse affolante de la population. Le Niger trône sur de nombreux podiums, mais pas forcément des plus glorieux. Le pays connait l’une des croissances les plus rapides du monde. En 40 ans, le pays est passé de 4 à 24 millions d’habitants. Le Niger affiche aussi le plus mauvais indice de développement humain et caracole en tête du pays qui comptabilise le plus fort taux de mariages d’enfants, de mortalité maternelle, et de taux de natalité (plus de 7enfants par femme en moyenne).


Je ne connaissais pas ces réalités avant de poser un pied sur le sol nigérien. Mes recherches et mon travail sur le terrain m’ont permis de découvrir un pays si pauvre que l’avenir ne s’esquisse pas que péniblement.



Un coup de klaxon résonne. Je me redresse et vois notre chauffeur tenter de se frayer un chemin entre les zébus, les ânes et les charrettes qui envahissent la chaussée. On se dirige en direction du collège de Saga Fondo, en périphérie de Niamey. Nous espérons pouvoir y interviewer le directeur du collègue pour nous parler des améliorations récentes faites sur le bâtiment. Ces modifications, comme l’aménagement de toilettes et de points d’eau, visent à améliorer les conditions d’enseignement, mais surtout à encourager les jeunes filles à poursuivre le cursus scolaire. Bien souvent, en raison des conditions d’hygiène plus que précaires et pour fuir les violences de genre, elles cessent de fréquenter l’école à leurs premières menstruations et sont alors mariées pour assurer « leur sécurité ».


Nos plans semblent compromis lorsque je vois le poste de police en bordure de route. Notre véhicule ralentit alors qu’un agent en tenue militaire s’approche. Drapeau nigérien sur l’épaule et béret vissé sur la tête, il réclame les documents qui attestent que nous sommes de la presse. Il jette un regard dans ma direction et demande en langue locale ma nationalité. Je ne comprends pas sa réponse, mais vu le comportement de mes collègues, je devine que notre périple s’arrête ici.


Notre conducteur amorce un demi-tour. Changement de plan effectivement.


« On ne peut pas passer avec toi », m’explique mon collègue China. Au-delà de ce cordon sécuritaire qui entoure Niamey, les déplacements avec des étrangers doivent se faire sous escorte de la police ou de l’armée.


Sur le chemin du retour, on essaie de trouver une alternative. On sait qu’une autre école dans le secteur a aussi pu profiter de rénovations dans le but de maintenir les jeunes filles sur les bancs. Après avoir demandé plusieurs fois notre route, on se retrouve sur un chemin de terre rocailleux et très accidenté. Au loin des blocs de terre se dressent.


« C’est sûrement l’école » me glisse China. Arrivés sur les places, certaines salles de classe sont ouvertes. Les pupitres sont vides. Les élèves sont déjà en vacances et ne feront leur rentrée que début octobre. Malgré tout, un groupe d’enfants s’amusent à l’ombre du perron. Ils se retournent et nous dévisagent. Les visiteurs doivent être rares ici.



Le directeur nous reçoit avec le sourire. Il nous explique que, malheureusement, il ne peut pas s’exprimer sans l’accord de ses supérieurs de l’instruction régionale. On échange rapidement nos contacts et on se promet de revenir bientôt.


Inch’Allah, comme on dit ici.


Notre véhicule repart sous un nuage de poussière et le regard médusé des enfants.


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